--- Je ne serai jamais vraiment poète vous savez. ---
D’abord, il y a déjà beaucoup de poèmes qui commencent comme ça.
Qui vous baladent l’air de rien,
en vous faisant croire qu’ils n’en sont pas,
tout en en étant néanmoins.
Rassurez-vous, le miens pas .
Dans ces cas-là,
c’est parfois de la fin que Vian alors la solution :
« Eh ben tant pis, j’en ferai pas !»
Vous voyez, c’est déjà mal parti puisqu’on est au début.
D’ailleurs, restez vigilant,
l’absurde, ça fait mal aux dents.
--- Je ne serai donc jamais vraiment poète.---
Car il faut savoir parler d’amour pour ça,
avec des mots qui se terminent par la même chose,
ou plus ou moins,
et de temps en temps,
mais pas trop,
là, doucement.
Attention ça pique ce sont des roses.
C’est assez compliqué n'est-ce pas?
Etre là quand elles viennent,
savoir où elles s’en vont,
comprendre ce qu’elles disent
et ce qu’elles nous reprochent,
seulement les croiser,
ou leur faire du pied au cinoche.
Les prendre dans nos bras
les aliter, longuement lovées là,
en libellules sur le lin que la lune illumine.
Ou les affranchir, évidemment
si elles le désirent.
Les plates, les faire rire malgré tout,
avec des trucs du genre « tercet gagnant »
ou « quatrain tchou tchou »
ou même, pour les flatter,
« poèt poèt » sous le chemisier,
tout ceci n’arrangeant rien à l’originalité,
à la répétition de sonorités,
à la décence,
ni même à l’éclat du propos,
qui est déjà bien long, dense,
phallo et embrouillé comme ça,
encore que,
en y réfléchissant mieux et en insistant,
pour s’amuser encore un peu,
mais non, finalement,
--- je ne serai jamais poète et ne connaîtrai jamais de muse.---
Je ne serai jamais vraiment poète car il faudrait avoir les maladies.
Handicapantes,
rongeuses-rapides ma non tropo qui vous usent,
infiltrantes,
les reins bouchés par l’envie,
les régions hyppo rongées.
S’inventer des névroses vertueuses
Où le virtuose du vers osé
reste tout seul à se balancer
avec son truc qui sonne.
Ou si la solitude n’est plus assez garce et menteuse,
aller chercher Verlaine où y faudrait plus,
dans des docks oubliés ou
dans les chiottes oubliées de docks foutus.
Lui signaler que c’est l’heure de la soupe et puis
Ha !
la lui jeter bouillante à la gueule en riant de dents dagues !
Bref, il faudrait être passablement dérangé
ou bien fourbe et méchant,
et au moins ordurier.
-- RAAAAA ! Foutre blanc ! Je serai jamais poète vraiment ! Ha ! c’est dingue !--
Car pour la poésie,
il faut connaître les prairies et encore l’océan.
Savoir comment sucer son brin en se donnant l’air marin.
Braconner le lapin en jouant du pipeau.
Le prénom des oiseaux, le préfixe des champignons ;
les immatriculations, les sémaphores,
ça paraît con mais il y en a tellement.
J’allais oublier les étoiles là haut:
Trous noirs, quasars, météores.
Constellations, comètes,
filantes à voile,
lunes et planètes.
Galaxies à spirales ou à plumes,
géantes rouges,
naines à poil brunes ou blanches,
supernova,
le mur de Planck,
le Big Bang,
l’immaculée conception,
l’infini etcetera.
J’allais oublier tout ça oui,
et pourtant c’est important,
une bonne paire de jumelles Leica
dans son sac de couchage.
Mais c’est au-dessus de mes moyens.
--- Je ne serai donc jamais vraiment astronome enfin, je veux dire poète. ---
Car ce qu’il faut surtout,
pour un vrai poème,
c’est une fin où on culbute,
un effet chouette ou marrant,
au demeurant,
technique ou énigmatique.
Et à part les trébuchements,
j’ai dur pour les chutes et du mal au derrière.
Mais comme je suis fort mauvais poète,
et lâche en plus
(j’écris par derrière),
je n’hésite pas à aller au pillage d’un qui a fait ses preuves,
d’un vrai çui-là.
On parlera de plagiat
ou avec de la chance, d’hommage ;
Cendrars dira que c’est dommage,
je m’en fous,
j’en ai marre :
« Et j’étais déjà si mauvais poète
Que je ne savais pas aller jusqu’au bout ».